Intervention Congrès BioKinésie - Paris, le 3 octobre 2020 Du Cheval au Corps de la Relation

Date

1 nov. 2020

Auteur

Françoise Rozé

Je tiens tout d'abord à remercier Gilles Ducret qui m’a conviée à partager ce temps avec vous afin de vous présenter mon travail et les axes qui fondent ma pratique que j’ai choisi de nommer PRAC, Psychopédagogie de la Relation Aidée de Chevaux. Je remercie également ma collègue, Armelle Isambard, ostéopathe praticienne PRAC Réseau Diacorps, qui a accepté de témoigner de son parcours de formation et de ce qu’elle puise en la posture PRAC pour ses séances en tant qu’ostéopathe.

Je vais brièvement vous dire comment la naissance de Diacorps, nom de mon entreprise créée en 2004, est le fruit d'une expérience, d'un chemin dont je vais vous tracer quelques lignes ici. Le nom Diacorps  est constitué du dia, en référence au fameux à hue et à dia pour évoquer la direction gauche-droite, j’ai donc opté pour le côté gauche, je vous laisse découvrir le pourquoi de ce choix …. Le dia nous évoque aussi le dioptron du miroir, de ce qui traverse et qui nous fait nous retourner (je fais ici référence à un article de Lacan de 1949 Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je). 

J’ai associé à ce dia le mot corps, véhicule de notre qualité à être-au-monde, le corps en tant que support de nos relations .

Diacorps : deux corps en présence, cheval et humain pour une rencontre où chacun s'enseigne de l'autre pour co-créer ce que je nomme un « espace de relation » , lieu prétexte d’un devenir , d’un « grandir ensemble ». De deux nous passons au 3 et donc au Un.

Je citerai ici Yvan Amar l’un des auteurs qui me guident en ma pratique qui nous dit dans son livre L’effort et le grâce : « Au commencement du monde est la relation. L’Un est devenu l’autre par jeu, pour se reconnaître. »

Quelques mots sur mon chemin professionnel qui m’amène à vous aujourd’hui ...

De formation initiale en psychologie clinique, les chevaux ont été placés sur mon chemin de jeune diplômée dès ma première expérience institutionnelle en 1991 où j'ai été recrutée pour une fonction de « Psychologue - Rééducatrice par l'équitation » (RPE) au sein d'un centre de post-cure psychiatrique en charge de jeunes adultes souffrant de troubles psychiques divers. J'avais pour mission de les mettre à cheval dans un but dit de rééducation thérapeutique. L'idée était que cette mise en situation en tant que cavalier leur permettait de prendre conscience de leur corps, d’un corps en mouvement, de la nécessaire adaptation au corps et aux mouvements du cheval afin de permettre l'émergence d'un travail sur la confiance en soi, la prise en compte de l'autre .…

Issue du monde du soin et du thérapeutique, j'ai ainsi été propulsée dans le monde du cheval que j'ai appris peu à peu à rencontrer, à découvrir. J’y ai rencontré et rencontre encore de belles personnes mais aussi de nombreuses autres qui « utilisent » le cheval comme un outil de valorisation personnelle et qui sont loin d’imaginer combien les chevaux peuvent nous enseigner de ce Qui nous sommes. C’est pourquoi je ne me reconnais pas dans les termes usuels d’équithérapie d’où mon choix d’une nomination autre.

Ceci étant je rends grâce à cette première expérience d’équithérapeute institutionnelle qui a orienté ma vie professionnelle autour de ce lien cheval-humain et sur le comment le cheval peut être ressource, partenaire, et plus simplement partenaire de soin. Il est bien évident que j’ai usé des appellations thérapeute avec le cheval, puis psychothérapeute avec le cheval dans mon activité d’abord salariée puis en libéral. Ce qui m’a permis d’affiner ce là où je me dois d’être avec cette question du comment le cheval peut aider l'humain à être plus en lien avec lui-même et avec le monde, comment il peut co-opérer dans un processus maïeutique du devenir humain, du devenir sujet.

Cette question est aussi la résultante de différents enseignements suivis. Je suis notamment affiliée à un enseignement psychanalytique lacanien d’où je tire le concept du nouage entre le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire, l’une des clés de mon enseignement. J'ai aussi suivi l’enseignement de Gilles Cariou en Psychosymbolisation, l'IPC (Intégration Psycho Corporelle) qui est le terreau dans lequel j'ai extrait la pratique corporelle qui est mienne aujourd'hui. Une formation en éthologie auprès de M. Jean Claude Barrey, enseignant chercheur à la Station pluridisciplinaire des Metz, a été pour moi révélation de la richesse du travail à pied avec le cheval et de ce que cela pouvait permettre d'aborder avec les personnes dans un contexte non plus d'éthologie mais d'accompagnement de la personne.

Autre personne enseignante que je me dois ici de citer est Annick de Souzenelle que je côtoie depuis 2005. J’ai eu la chance de suivre son enseignement en exégèse biblique et ai bénéficié de son accompagnement et de son éclairage singulier dans le cadre de supervision pour certains accompagnements . Pour ceux et celles qui ne connaîtraient pas Annick de Souzenelle je vous invite à consulter son ouvrage Le symbolisme du corps humain.

J'ai donc cherché, expérimenté, rencontré différents lieux, différents espaces, différents chevaux pour affiner ce qui était alors pressentiment, à savoir que le cheval pouvait nous guider, nous humains, vers un plus de conscience, une manière autre d'être au monde, avec l'autre. Ceci me semblait bien au-delà de leur utilisation à des fins thérapeutiques. Il n’est plus question ici de soignant et de soigné qui se rencontrent autour de l’outil, du médiateur cheval mais de deux cheminants, sujets en devenir, qui s’essaient à créer en soi un espace d’accueil de la singularité de l’autre dans un face à face avec ce mystère que vient incarner l’être cheval dans son entité.

De là est née la méthode PRAC , sigle qui m’est apparu le plus juste pour nommer ce qui est advenu de ma pratique professionnelle et de ma recherche épistémologique de plus de 20 ans d’exercice professionnelle. Il ne s’agit pas, par cette appellation, d’un simple effet de langage mais de l’urgence pour la psychanalyste que je suis, de la nomination et de ses effets symboliques. Ne plus parler de thérapie m’est essentiel comme je viens de vous l’expliquer.

Alors …. la PRAC ...

Qui dit « psychopédagogie de la relation » met chacun, cheminant et praticien, dans la position d'apprenant, se faire apprenant de la relation. Chacun doit se laisser enseigner par cette rencontre avec l’animal cheval pour aller vers un plus de conscience de soi, plus de présence à soi et à l'autre. Se tenir debout à proximité, en présence du cheval, écouter ce que vit mon corps dans son approche ou son éloignement, observer l'impact de ma respiration sur le cheval, marcher avec lui en liberté, le regarder évoluer dans son troupeau ... , etc, pour voir ou plutôt pour ne plus ne pas voir, se laisser surprendre par ce que cette mise en relation, ce face à face vient dévoiler des enjeux conscients et inconscients qui interfèrent en cette relation et en nos relations d'une manière plus générale .

Puis qui dit « aidée de chevaux » dit combien le cheval peut nous enseigner ce plus de conscience et ce plus de présence si tant est que nous lui en offrions le possible.

Les chevaux peuvent nous ouvrir à cette qualité de l’attention du fait même de leur propre qualité d'attention et de présence au monde, qualités précieuses pour nous humains qui avons perdu cette écoute attentive, instinctuelle avec laquelle nous avons à nous reconnecter pour être en relation avec le Vivant qui nous anime. La qualité de présence à l’ici et maintenant des chevaux du fait même de leur talent d’espèce nous invite à déployer en nous cette qualité d’être au monde.

La méthode PRAC consiste tout simplement à proposer des mises en situation de rencontre avec un cheval non contraint ou un troupeau de chevaux vivant en liberté pour amener la personne ainsi mise en présence de l'animal à se mettre à l'écoute de soi, dans la résonance corporelle, émotionnelle, psychique, aller vers un plus de conscience du comment j'entre en relation, qu'est-ce qui fait signe de la relation, qu'est-ce que j'en attends, à quel moment je quitte la relation, comment je la quitte, comment je vis la fin de la relation … C’est de cet acte de présence à soi dans la relation qu’une relation juste à l’autre peut advenir.

Je précise que je travaille toujours avec des chevaux non montés et non-contraints, en liberté, situation qui oblige la personne à trouver en soi une force de sécurisation suffisante pour établir avec l'animal une relation sur fond de (ré)assurance permanente du lien établi.

Vous l'aurez compris mon thème de travail est l'enjeu relation, une pratique de la « relation consciente » qui à la différence de la « relation évitée » prend le risque de la rencontre avec l'autre, avec sa singularité du être totalement autre, en tant que cet autre est certes le cheval mais surtout l'autre humain et aussi l'autre de soi-même. J'emprunte là la terminologie d'Yvan Amar auteur de nombreux essais dont «L'obligation de conscience », auteur qui me guide en ce chemin.

La méthode PRAC prend fondement de deux concepts-clés dont celui de l’attention  : porter attention à soi, écouter ce que vit mon corps en présence du cheval, du cheminant, dans son approche ou son éloignement, entendre les tensions corporelles et/ou psychiques, les détentes, apprendre à agir sur un corps non plus défendant mais écoutant, en éveil et offrir un espace où la relation est animée non pas, par l’exigence de la volonté mais par la présence en soi d’une intention claire, l’intention étant le second concept clé. Pour moi l’intention suppose de poser une demande de justesse et d’attendre. Ne rien présupposer de la réponse pour se laisser surprendre par ce qui va advenir. J’aime citer St Jean de la Croix : « celui qui s’arrête en quelque chose cesse de se jeter dans le tout ».

Les expérientiels de rencontre que je propose sont donc l’occasion de nous ancrer dans la relation immédiate avec ce qui est . Sachant que ce qui est se dévoile en perpétuel mouvement comme le sont les chevaux qui me guident vers un accompagnement des personnes qui s’élabore dans une relation vivante. Les chevaux sont à mon sens des conducteurs de ce Réel qui cherche à s’incarner, ils sont nos enseignants, nos enseigneurs, qui nous invitent à entrer dans la danse de la dynamique du monde.

La pédagogie PRAC est basée sur une pédagogie expérientielle car quand nous parlons d'humain, de chevaux, de vivance, cela ne peut se penser en un enseignement théorique pure. Le corps doit être engagé dans le processus d'enseignement en sa matière même, en sa substance. Ainsi pour accompagner une personne ou un enfant vers un comment il vit, comment il se vit dans la relation, comment son corps est témoin de son ressenti émotionnel, il faut en savoir quelque chose en son corps propre. C'est-à-dire qu'il faut avoir soi-même expérimenté, nommé ce que nous avons vécu, ce que nous vivons en cet espace où la relation nous convoque vers un plus de conscience. Il me semble que la seule manière d’être conscient d’un événement est de le vivre en le ressentant profondément dans sa matière corporelle.

Ce vécu conscient et nommé permet d’entrer en intelligence avec l’intelligence du corps. C’est pourquoi j’insiste sur l’importance du nommé qui permet à l’être parlant que nous sommes de passer d’une perception à une émotion, d’une émotion à un sentiment, d’un sentiment à une pensée consciente.

Apprendre à respirer, à entendre comment nous nous portons en notre corps, apprendre à sentir l'espace intime de l'autre pour ne pas y entrer par effraction quand bien même inconsciente, être vigilant à tout ce qui émerge comme nous l'apprennent les chevaux qui ont en eux cette vigilance nécessaire à leur survie, apprendre à poser en soi ce que j'appelle un « point de certitude », un espace, un lieu où nous quittons l'espace du moi pour aller vers ce que nous, psychanalystes nommons le sujet, le Je . Se décentrer de ce moi construit d'identifications et de projections imaginaires pour entendre autre chose de l'autre y compris l'autre de soi-même et peut-être initier en soi une mise en relation avec notre Je suis . Si j’avais à donner une définition de ce point de certitude, je dirais que c’est une part de nous-même qui fait office d’interface avec le tout, le Réel et qui peut dire « je suis ».

Ce pourrait être là un résumé de la dite « posture PRAC » qui requiert rigueur et apporte grâce en son opérativité.

Je vérifie moi-même régulièrement l'opérativité de la posture PRAC dans le travail notamment avec des adolescents en rupture sociale, scolaire accueillis en ITEP ou centres fermés. J'y expérimente l'importance de se tenir face à eux, en tranquillité, en confiance indépendamment de ce qu'ils donnent à voir ou à entendre.

Dernier point : nous utilisons le terme de « cheminant » pour désigner les personnes accompagnées, - terme que nous préférons à celui de patient ou de client car il s’agit bien pour chacun, tant du côté du cheminant que du praticien, de cheminer avec l’autre, de se faire témoin de ce cheminement, reconnaître que l’autre est dans une conscience de plus en plus accrue de là où il est sans émettre de projet autre, d’intentionnalité de là où l’autre devrait être, non, juste le reconnaître là où il se trouve en cet instant t de la relation. Parler de patient ou de client n'aurait pas la même résonance. Le « patient » est étymologiquement celui « qui supporte, qui souffre, qui subit » patient venant de patior « souffrir, supporter, endurer ». Le client vient de cliens,- « personne qui confie ses intérêts à un homme de loi ou personne qui achète ». Alors que le cheminant chemine au grée de ses joies, de ses épreuves qu’il va revisiter non pas avec le prisme de la souffrance et d’un discours sur l’autre ( c’est la faute de papa, maman , le conjoint ….) mais il va se mettre en marche vers un Je responsable . Il va ainsi rencontrer un tout autre , celui qui aura émergé au fur et à mesure de ses rencontres avec les chevaux, un tout autre non figé , toujours en chemin vers du possible.

S'entendre dans notre différence, dans notre modalité à être en relation d'une manière singulière permet d'entendre l'autre en sa différence et en sa richesse. Se faire cheminant, faire son chemin, le créer pour faire du chemin, avancer en une marche qui peut être lente, longue, pénible parfois mais qui nous mobilise totalement et donne un sens aux émergences de la vie, du réel.

J’espère que je vous ai permis d’entendre combien pour la PRAC le cheval donne corps à la relation qui nait dans cet instertice de la rencontre cheminant/praticien/cheval où chacun se fait témoin de ce qui se déroule, ce qui se vit et œuvre ainsi à faire de cette relation un lieu d’enseignement vivant.

Françoise ROZÉ

Octobre 2020